5 mars 2021

L’inflation : une menace pour les marchés ?

Lors de notre précédente lettre, nous évoquions déjà le sujet de l’inflation qui continue à diviser les économistes :

  • D’un côté, la création monétaire liée aux injections massives de liquidités pour faire face à la crise est supposée inflationniste (mais, rappelons-le, elle n’a provoqué aucune remontée depuis 2008) ;
  • De l’autre, la destruction d’une partie de la croissance mondiale liée à la crise qui est, à l’inverse, un facteur déflationniste.

Une remontée de l’inflation à partir des bas niveaux actuels constituerait un élément favorable

Rappelons tout d’abord que les autorités monétaires et budgétaires ont tout fait pour ramener le plus tôt possible l’activité et les prix à leur situation de pré-pandémie, que ce soit en termes de programmes d’achat d’actifs massifs ou de vastes plans de relance. Cette situation commence tout juste à engendrer une certaine hausse des prix qui est tout à fait logique, car inhérente à la croissance naturelle de l’économie, comme le montrent habituellement les cycles dans leur recherche d’équilibre à long terme. Dans ce cadre, une légère hausse de l’inflation constitue un élément favorable pour les marchés, parce qu’elle amoindrit le niveau des taux d’intérêt réels (1), déterminant essentiel de la valorisation des actions (2). Une équation qui se vérifie souvent, d’autant que les banques centrales n’interviennent pas immédiatement pour augmenter le niveau de leurs taux directeurs. Aussi, avant de pouvoir envisager une augmentation des prix qui serait défavorable aux marchés, il faudrait que les niveaux d’inflation soient déjà élevés, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

En outre, plusieurs tendances de fond militent toujours en faveur du même régime d’inflation : mondialisation du marché du travail, digitalisation, mise en concurrence généralisée, démographie… Des tendances également confirmées dans le contexte de crise sanitaire par une plus grande flexibilité du travail qui devrait générer un surcroît de gains de productivité et constituer ainsi une force de rappel importante face aux risques de remontée de l'inflation.

La création monétaire et la question du réemploi des liquidités ne sont également pas un facteur de hausse des prix, car elles ne circulent que très peu dans l’économie réelle pour le moment. Nous continuons à penser que l’abondance de liquidités créées pour faire face à la crise sanitaire sera ainsi progressivement redéployée en faveur des actifs financiers ou immobiliers.

Des économies sous perfusion… Quid de la fin des politiques monétaires ultra-accommandantes ?

Au travers de ce débat sur le retour de l’inflation, les investisseurs s’interrogent surtout plus fondamentalement sur la question de l’éventuelle fin des mesures d’assouplissement monétaire. Or il apparaît que, par un effet de base, les chiffres d’inflation devraient certes progresser au cours des prochains mois, mais seront rapidement plafonnés compte tenu du manque de moteurs à moyen terme (pas d’inflation salariale, tendance à l’épargne, demande en berne, investissement faible…). Aussi, le schéma de « courbe en cloche » pour définir la progression à venir de l’inflation est, de notre point de vue, le plus probable.  Il n’y a donc pas dans l’immédiat, de raisons de remettre en cause les mesures d’assouplissement monétaire.

Fin de la polarisation de 2020 : rattrapage de plusieurs secteurs mais conservation des thématiques structurelles

Notre stratégie d’investissement en ce début d’année reste axée autour de business models de qualité, notamment la digitalisation de l’économie et des thématiques liées à l’ESG (critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance). Concernant les technologiques, les valorisations de certaines sociétés liées aux nouvelles thématiques comme l’intelligence artificielle ou l’éolien, apparaissent excessives et subissent des prises de profit, mais d’autres sous-segments comme les semi-conducteurs ou l’e-business nous semblent toujours offrir des opportunités.

Nous continuons par ailleurs à privilégier les actions émergentes asiatiques et plus largement l’ensemble des pays émergents au niveau mondial, afin de bénéficier des perspectives favorables des pays producteurs de matières premières dans un contexte de faiblesse du dollar - auquel ces derniers sont également sensibles.

Nous anticipions également la possibilité d’un rattrapage des cours et de la valorisation des marchés boursiers du fait d’un déploiement efficace des campagnes de vaccination et d’une certaine repentification (3) des courbes de taux dans le monde. Cela concerne des zones géographiques comme le Royaume-Uni ou l’Europe, grâce à sa forte composante « valeurs cycliques ». En parallèle de nos prises de position sur les matières premières, nous avons également opéré un retour dans nos gestions collectives sur le tourisme, secteur qui sera en mesure de traduire la normalisation des économies liée au succès des campagnes de vaccination.

Nous rappelons que le rattrapage actuel ne constitue pas une simple inversion du mouvement du printemps dernier. Il correspond à un rattrapage des secteurs liés à la fois à la reflation (4) et à la réouverture prochaine de l’économie. La surperformance de ces compartiments devrait se poursuivre, tant que les niveaux d’ancrage psychologiques de retour à la situation pré-covid ne seront pas de nouveau atteints.

 

Achevé de rédiger le 4 mars 2021 par Jean-Jacques Friedman, Chief Investment Officer.

 

  1. Taux d’intérêt réel : taux d'intérêt nominal qui tient compte de l'inflation, c'est-à-dire de l'augmentation des prix. Pour le calculer on déduit le taux d'inflation du taux nominal.
  1. La valorisation des actions est d'autant plus élevée que les taux d'intérêt - qui servent à actualiser les flux futurs - sont bas.
  1. La pentification de la courbe des taux correspond à une situation dans laquelle la forme de la courbe des taux d'intérêt obligataires se modifie pour passer d'une courbe concave à une forme plus proche d'une droite, en raison d'une hausse des taux d'intérêt à long terme.
  1. La reflation est l'acte de stimuler l'économie en augmentant la masse monétaire ou en réduisant les impôts, en cherchant à ramener l'économie à la tendance à long terme, après un creux dans le cycle économique.