13 nov. 2018

« It’s not economy, stupid ! »

C’est l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Au terme des élections de mi-mandat, le pouvoir politique aux États-Unis est à nouveau divisé. Les Démocrates ont une courte majorité à la Chambre des représentants, avec une montée en puissance de l’aile radicale du parti, tandis que les Républicains se renforcent au Sénat dans sa coloration la plus conservatrice.

La polarisation du pouvoir législatif entre les extrêmes reflète bien les attitudes inconciliables entre différentes parties de la population. Contrairement à ce que beaucoup d’analystes anticipaient au lendemain de la victoire surprise de 2016, Donald Trump bénéficie toujours d’un réel soutien dans l’opinion,  certes plutôt dans les zones rurales traditionnellement conservatrices et renforce surtout son ascendant sur les Républicains.

En effet, alors que certains soulignent une victoire au Sénat tronquée, reposant sur l’iniquité du système électoral américain, ce sont bien les candidats soutenus par le président qui ont été réélus, alors que la majeure partie des candidats Républicains plus modérés au Sénat a été mise hors jeu.

De fait, sa réélection en 2020 est devenue une hypothèse crédible pour certains, même si nous considérons que la dynamique démographique sera négative pour le parti républicain. Certes, sa victoire peut paraître étriquée au regard d’une économie solide. Alors que le taux de chômage est inférieur à 4% et que les États-Unis entament leur 113e mois de croissance ininterrompue, Donald Trump a préféré mobiliser ses partisans sur l’immigration plutôt que sur le bilan économique.

En 1992, le jeune inconnu Bill Clinton avait remporté les élections présidentielles sur un slogan « It’s economy, stupid ! » pour indiquer à Georges Bush qu’il aurait mieux fait de s’occuper des questions économiques au lieu d’aller faire la guerre en Irak. Aujourd’hui, l’économie n’est plus un sujet de campagne, la santé exceptée, alors même que s’accumulent les déséquilibres structurels, comme les inégalités, les déficits, une faible productivité et un investissement en capacités de production qui rebondit à peine malgré des réductions massives d’impôts sur les sociétés.

Donald Trump a de nouveau choisi de s’appuyer sur les sentiments viscéraux de l’électorat et d’abandonner une approche rationnelle, ce qui conduit à des affrontements et à un clivage marqué entre les deux camps. Comme si, pour inverser la formule célèbre de Talleyrand, tout ce qui n’était pas excessif de nos jours devenait  insignifiant !

La question qui se pose maintenant : Donald Trump va-t-il changer de ton et tendre la main aux Démocrates alors que se profile à l’horizon une décélération de la croissance ? Ce n’est pas notre scénario même si Wall Street table sur une approche plus consensuelle de la politique américaine. L’idée d’une nouvelle réduction des impôts est écartée alors que la Chambre devra se prononcer sur le nouveau plafond de la dette. Le programme de relance des investissements sur les infrastructures, d’un montant de 1.500 milliards de dollars, promis par Trump lors des élections présidentielles, peut offrir aux démocrates une opportunité de jouer la carte du compromis mais ces derniers ne seront pas prêts à accepter comme contrepartie la privatisation des routes et des ponts comme le souhaitent les Républicains. Reste le commerce, notamment avec la Chine. Là aussi, un compromis pourrait donner un coup de pouce à la croissance et soulager Wall Street. Mais Donald Trump pense que les États-Unis peuvent déjouer les ambitions de la Chine et que le conflit entre la puissance émergée et la puissance en place est par définition inévitable.

Enfin, l’idée d’une cohabitation sereine, pourtant inscrite dans l’ADN des institutions américaines, pourrait être vite balayée en cas de crispation sur le dossier de l’enquête du procureur spécial Mueller relative à l’ingérence russe lors de la dernière campagne présidentielle. Le Président a d’ailleurs menacé de faire la guerre aux Démocrates qui osent enquêter sur lui, quitte à aller à rebours des normes démocratiques. Une réponse brutale qui dépasse le seul contexte américain à l’heure où l’impuissance des démocraties à contrer les nouveaux populismes faute de leadership dans les prises de décisions est au cœur des débats en Europe.

Dès lors, le scénario d’une impasse politique et d’un blocage des institutions pendant deux ans apparaît comme un risque majeur. Avec quelles conséquences ? Le président aura beau jeu de rejeter des futurs échecs économiques sur l’intransigeance des Démocrates. Et les Démocrates seront tentés d’user de leur pouvoir législatif pour entraver les chances de Donald Trump de se présenter aux prochaines élections de 2020 avec un bilan trop flatteur. Cette incertitude politique et économique pourrait alors devenir le thème dominant des prochains mois. Les marchés aspirent aujourd’hui à davantage de calme, alors qu’ils se préparent à une fin de cycle. Il est souhaitable que la rationalité et la vérité économique reviennent au centre du débat. Les investisseurs ne perçoivent plus dorénavant Donald Trump comme un « faiseur de deals », systématiquement synonyme de victoire in fine pour les Etats-Unis. Ils ont le sentiment qu’une forme de « cohabitation » empêchant partiellement Donald Trump sur des sujets tels qu’une surenchère vis-à-vis de la Chine ou une politique fiscale trop agressive, est à ce stade préférable à l’image complaisement relayée d’homme fort et providentiel.

Article rédigé par Jean-Jacques Friedman, CIO  de Natixis Wealth Management.

Achevé de rédiger le 12 novembre 2018.