12 juin 2018

#6 : LES HEURISTIQUES DE REPRÉSENTATIVITÉ

n complément des descriptions de cinq biais fréquents, et par certains aspects liés à l’univers des investissements financiers, - l’excès d’optimisme (#1) / l’illusion du contrôle (#2) / l’illusion de la connaissance (#3) / le biais de confirmation (#4) / l’aversion aux pertes (#5) -, je vous propose de poursuivre notre parcours en abordant le thème des heuristiques de représentativité (#6). Même si cette expression n’évoque rien pour vous, soyez certain que vous les utilisez … Si, je vous assure ! Vous allez vite comprendre, pas de panique…

Pour commencer, la définition d’heuristique : ce mot vient du grec ancien, eurisko« je trouve ». Selon le Littré, c’est un terme de didactique qui signifie « l’art d’inventer, de faire des découvertes ». En psychologie, une heuristique de jugement désigne une opération mentale rapide et intuitive.

Au quotidien, les heuristiques nous aident à prendre des décisions rapidement : on peut les définir comme des « raccourcis » cérébraux. Plutôt que de prendre le temps de poser le problème et d’y répondre logiquement, on se contente d’appliquer une recette ayant déjà fonctionné dans des circonstances qui nous apparaissent similaires. Avec les heuristiques, nous abordons à présent des biais qui sont intimement liés à la manière dont notre cerveau fonctionne. Surtout, soyez convaincus que ces heuristiques sont non seulement utiles, mais même indispensables.

Généralement, lorsque l’on prend une décision sur la base d’une heuristique et non pas en fonction d’un raisonnement logique, argumenté, du type résolution d’équationcela permet de gagner du temps et évite de mobiliser des processus cérébraux complexes. Pour faire simple, on peut dire que ces heuristiques économisent notre énergie et sont, la plupart du temps, efficaces.

 

Ce qui est intéressant, c’est que ce choix d’utiliser une heuristique se fait inconsciemment et que chacun réagit en s’appuyant sur son vécu et son raisonnement propre. Toute la difficulté consiste à décider quand il est nécessaire de basculer en mode « logique », celui que les psychologues appellent l’option C, ou le système C, afin d’effectuer une analyse rigoureuse du problème.

Les auteurs Kahneman et Tversky* ont publié, en 1983, le cas devenu célèbre de Linda. Ils ont effectué des tests et ont noté deux distorsions principales. Au lieu de poser un jugement logique guidé par les probabilités, la majorité des individus pose un raisonnement basé sur des informations de représentativité. Mais venons-en au cas de Linda pour que cela soit plus clair.

Le cas de Linda :

Linda a 31 ans, est célibataire, extravertie et très brillante. Elle est diplômée en philosophie. Quand elle était étudiante, elle se sentait très concernée par les questions de discrimination et d’égalité.

Qu’est ce qui est le plus probable ?

  1. Linda travaille dans une banque
  2. Linda travaille dans une banque et est active dans un mouvement féministe

Du fait d’une formulation spécifique, Kahneman et Tversky ont mis en évidence qu’une majorité de participants était victime d’un biais de représentativité et choisissent le cas 2. En effet, au vu du texte présenté, il apparait plus représentatif que Linda soit à la fois dans une banque et une militanteMais représentatif ou plausible ne veut pas dire statistiquement plus probable. Dans le cas de Linda, la réponse 1 reste la plus probable.

On juge parfois les choses en fonction de la manière dont elles apparaissent et non selon la réalité statistique. Le cerveau effectue « un raccourci » au lieu de poser l’équation, et le choix ne se fait pas toujours de manière rationnelle.

 

Comment s’en prémunir ? Pour éviter ce biais, il faut donc prendre conscience de l’importance de la formulation. Puis, dans une seconde étape, développer l’habitude de reposer le problème en des termes neutres. Cela n’est pas toujours aisé quand il faut prendre des décisions rapidement.

Herbert Simon** en 1955 est le 1er à avoir introduit cette notion de règles approximativesfournissant des réponses satisfaisantes dans la plupart des cas (mais pas optimales).

Comme évoqué lors de notre dernier épisode, prendre une décision est un acte influencé par l’ensemble des biais comportementaux décryptés entre nous jusqu’à présent. Les heuristiques sont très fréquentes dans notre vie quotidienne, et heureusement, car cela nous permet de réaliser bon nombre de tâches, en prenant rapidement des décisions sans avoir à poser une équation… Les esprits formés aux mathématiques, habitués à travailler la matière statistique, sont mieux armés face à ce biais. En étant conscients que le piège peut résider dans la formulation même de la question, ils ont un réflexe salutaire et vérifient les hypothèses sous-jacentes. Fort de ce dernier constat, vous saurez alors mieux vous positionner en tant que victime plus ou moins fréquente de ce biais, et mieux vous préparer dans la prise de décision.

Article rédigé par Sandrine Vincelot-Guiet, Directeur Conseil et Sélection OPCVM VEGA IM

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* Tversky and Kahneman (1983) Extension versus intuitive reasoning : the conjunction fallacy in probability judgement, Psychological Review, 90.

** Herbert Alexander Simon (1916-2001) était un économiste et sociologue américain ayant reçu le « prix Nobel » d'économie en 1978. Il s'est d'abord intéressé à la psychologie cognitive et la rationalité limitée (Bounded Rationality) qui constitue le cœur de sa pensée.