27 mars 2018

#5 : L’AVERSION AUX PERTES

Maintenant sensibilisés à l’influence des biais, grâce aux descriptions des quatre biais les plus fréquents : l’excès d’optimisme (#1) / l’illusion du contrôle (#2) / l’illusion de la connaissance (#3) / le biais de confirmation (#4), consacrons-nous à un biais qui nous plonge directement dans le monde des investissements financiers : l’aversion aux pertes (#5)

Cette notion fait référence à une sensibilité plus importante des individus aux pertes qu’aux gains équivalents. Mais, elle dépasse le simple constat que tous les investisseurs préfèrent gagner plutôt que de perdre (et c’est bien notre cas à tous, non ?), elle permet d’aborder la quantification de ce phénomène.

Dans sa forme initiale, la notion d’aversion aux pertes a été mise en avant par les études de Daniel Kahneman et Amos Tversky* ; leur but : expliquer l’observation selon laquelle les gens refusent systématiquement d’accepter un pari qui donne, avec des chances égales, un gain monétaire ou une perte d’un même montant. Par exemple, peu de personnes accepteraient de participer à un tirage de loterie qui leur permettrait, soit de gagner 5 000 euros, soit de perdre 5 000 euros, avec une chance sur deux. Ce refus est aussi constaté lorsque les montants en jeu sont beaucoup plus faibles.

Faisons le parallèle avec une question de l’enquête réalisée par James Montier** auprès de 300 professionnels de la gestion : « on vous propose le pari suivant : vous lancez une pièce de monnaie. Si c’est face, vous perdez 100 euros. Quel doit être votre gain minimum si la pièce tombe sur pile pour que vous acceptiez de jouer ? »

Voici la répartition des réponses obtenues :

Si un peu moins d’un quart est d’une neutralité bienveillante, on constate que la majorité se situe entre 102 et 200 euros, avec une moyenne de 190 euros exigés par les répondants pour accepter de jouer. Une perte potentielle de 100 euros ne peut pas être compensée par un gain potentiel équivalent…

Se dessine ici la notion de coefficient d’aversion aux pertes traduisant l’impact psychologique associé. Dans les faits, l’aversion aux pertes revient à constater que la peine engendrée par une perte (de – 10 % par exemple) sur un investissement ne sera pas compensée par un gain équivalent (de + 10 %).

Daniel Kahneman et Amos Tversky ont établi qu’une perte est ressentie 2 à 2,5 fois plus intensément qu’un gain équivalent.

Ce coefficient d’aversion aux pertes traduit une tendance : on souffre davantage d’une perte que l’on se réjouit d’un gain équivalent. On imagine alors aisément la difficulté de prise de décision en situation de risque, si on ne prend pas en compte la différence de répercussion émotionnelle des gains et des pertes. Ce phénomène se retrouve avec des proportions similaires dans le contexte de votre bien-être actuel : si vous faites la liste de ce qui vous permettrait d’atteindre un état optimal puis la liste de ce qui pourrait le dégrader, alors ? La seconde liste est bien plus étoffée (maladie, perte des enfants/des amis, ruine, conflit personnel, guerre, … mort) que la première (acquisition de ce qui vous fait envie depuis longtemps, promotion…). Les raisons de devenir malheureux sont finalement bien plus nombreuses que les raisons d’être heureux.

Cette aversion aux pertes a des conséquences multiples qui peuvent se concevoir de différentes façons, selon que l’on soit investisseur privé ou professionnel, ou bien encore conseiller financier. Dans un cas comme dans l’autre, le comportement des uns et des autres a toute son importance. Dans une phase de prise de décision, face à des gains potentiels et des pertes potentielles, le plus « sagement utile » est souvent de revenir aux fondamentaux et notamment à la cohérence avec le profil de risque établi.

 

Prendre une décision… Voilà un acte influencé par l’ensemble des biais comportementaux décryptés entre nous jusqu’à présent. Alors poursuivons notre parcours, de beaux sujets sont encore devant nous : les heuristiques de représentativité nous attendent pour les prochains épisodes !

Article rédigé par Sandrine Vincelot-Guiet, Directeur Conseil et Sélection OPCVM VEGA IM

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* Prospect Theory : An Analysis of Decision under RiskDaniel Kahneman and Amos Tversky Econometrica Vol. 47, No. 2 (Mar., 1979), pp. 263-292.

** James Montier : membre du comité d’allocation d’actifs de GMO rejoint en 2009, il a travaillé à la Société Générale en tant que co-directeur de la Stratégie Globale, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la finance comportementale dont “Behavioural investing : A practitioner’s guide to applying behavioural finance“; “Value investing : tools and techniques for intelligent investment”; et “The little book of behavioural investing”.