23 oct. 2019

#11 – Le biais du survivant

Ravie de vous retrouver pour aborder le biais du survivant (#11), biais comportemental complétant la série des dix autres ayant fait l’objet d’articles déjà publiés (l’excès d’optimisme (#1), l’illusion du contrôle (#2), l’illusion de la connaissance (#3), le biais de confirmation (#4), l’aversion aux pertes (#5), les heuristiques de représentativité (#6), l’ancrage (#7), le cadrage (#8), l’illusion des séries (#9) et l’effet moutonnier (#10)).

Le biais du survivant consiste à tirer des conclusions en ne prêtant attention qu’aux seuls témoignages des individus qui ont réussi (mais qui sont en fait des exceptions statistiques), et en ignorant ceux des autres (qui sont pourtant les plus représentatifs).

Voyons directement cet exemple concret pour permettre de mieux cerner le sujet :

  • Pendant la seconde guerre mondiale, imaginez-vous en tant que statisticien responsable de la structure des avions. Si, si, avec un peu d’imagination… Vous recevez le schéma ci-dessous, il montre les dommages causés aux avions revenus de mission.

  • Votre objectif : déterminer les endroits où il faut renforcer l’avion

  • Allez-vous donner la même réponse qu’Abraham Wald[1], le statisticien américain consulté pendant la guerre ?

Pour minimiser la perte de bombardiers, Abraham Wald a recommandé de blinder les endroits de l’appareil montrant le moins de dommages. En effet, il constate que seuls les avions revenus de leur mission font l’objet d’une étude.  Ces avions ont donc bien résisté aux tirs puisqu’ils sont rentrés à la base. Ce n’est donc pas sur les points rouges qu’il faut renforcer les blindages – mais sur les espaces vides des avions survivants…

  • Alors cela paraît bien logique une fois expliqué, mais combien d’entre vous sont parvenus à donner une réponse similaire ?

Cette illustration, qui fait réellement référence aux survivants et appel à notre logique, met en avant l’importance du contexte et de la justesse des questions. Ainsi, lorsque nous donnons la parole à ceux qui ont réussi (sans la donner à ceux qui ont échoué), le problème est qu’on ne se pose pas nécessairement les bonnes questions. Nous avons finalement une vision du monde qui devient par nature biaisée.

Parce que les succès jouissent d’une meilleure visibilité au quotidien que les échecs, nous avons tendance à surestimer nos chances de réussite. Nous sommes victimes d’une illusion et nous ne réalisons pas à quel point la probabilité de réussite est infime. Derrière chaque star du rock, écrivain à succès, chef d’entreprise cité en exemple… combien de stars déchues, de manuscrits non publiés, de faillites ? Les médias n’ont aucun intérêt à aller voir du côté des échecs et préfèrent diffuser multiples émissions et reportages sur ceux qui ont réussi… réussi oui, mais au prix de combien de perdants ?

Ce biais a tendance à nous faire surévaluer les chances de succès.

Nos références et nos exemples sont le monopole des survivants. Ce qui est bien vrai, comme l’a écrit Daniel Kahneman2, « Une décision stupide qui fonctionne devient une décision brillante rétrospectivement ». Nous surestimons alors la stratégie des « gagnants », leurs tactiques tout en ignorant le fait qu’elles n’ont pas fonctionné pour la majorité. Demandez-vous en permanence si la décision que vous prenez est la plus rationnelle possible, compte tenu des éléments que vous avez en votre possession. En étudiant la réussite d’une personne ou d’une entreprise, il faut aller plus loin que les constats et chercher à comprendre son processus de décision.

Avec un peu de recul, on pourrait presque se méfier de ceux qui ont réussi …

Alors n’oubliez pas, nos biais cognitifs faussent notre raisonnement … Personne n’y échappe même si vous croyez être épargné. Mais pas de panique, rien de grave…c’est juste humain. Mais rappelez-vous de l’influence de ce biais du survivant et également du proverbe « qui ne tente rien n’a rien », vous serez mieux préparé pour faire vos choix.

Sandrine Vincelot-Guiet, Directeur Sélection de fonds et Responsable ESG, VEGA IM

 

(1) Abraham Wald 1902-1950,  est un mathématicien américain d'origine hongroise qui contribua à la théorie de la décision statistique, à la géométrie à l'économétrie et fonda le domaine de l'analyse séquentielle statistique.

(2) Daniel Kahneman,1934, est un psychologue et économiste américano-israélien, professeur à l'université de Princeton, lauréat du « prix Nobel d'économie » en 2002 pour ses travaux fondateurs sur la théorie des perspectives, base de la finance comportementale. Citation de son livre « Thinking, Fast and Slow ».